Contributions écrites des étudiants — 29 janvier 2026

Le dilemme stratégique de la Turquie en Libye : entre ambitions régionales et réalités libyennes

Par Cornélia Erke, diplômée d’IRIS Sup’, où elle a suivi la formation Analyste en stratégie internationale, parcours Défense et sécurité. Son mémoire, dirigé par Patrice Moyeuvre, Général de brigade aérienne (2s) et chercheur associé à l’IRIS spécialiste de la Turquie, est intitulé « La stratégie turque en Libye : des enjeux multiples dans un contexte de fortes rivalités internationales ».

 

L’article proposé s’inscrit dans le prolongement de cette étude et met en lumière les évolutions et les limites de la stratégie turque en Libye, notamment l’équilibre incertain entre le maintien de son ancrage à l’Ouest et l’ouverture progressive vers l’est libyen.

 

Cornélia Erke occupe actuellement le poste de chargée de développement stratégique.
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En janvier 2020, la Turquie est intervenue militairement en Libye pour soutenir le Gouvernement d’accord national (GNA) face à l’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli.

Inscrite dans le cadre des mémorandums d’accord conclus en 2019 sur la coopération sécuritaire et la délimitation des zones économiques exclusives en Méditerranée orientale, cette intervention a marqué un tournant politique pour Ankara qui s’est imposé comme un acteur central du conflit libyen.

Aujourd’hui, sa stratégie s’est complexifiée. Ankara cherche à maintenir son ancrage à l’Ouest tout en renouant avec l’Est libyen, au cœur d’enjeux économiques et énergétiques majeurs. Cette posture d’équilibriste la place face à un dilemme : poursuivre ses ambitions à l’Est au risque d’affaiblir son alliance avec le GNU, ou renoncer à un potentiel de marchés à l’Est pour privilégier un partenariat fiable à l’Ouest ?

 

Un ancrage solide à l’Ouest aux effets contrastés

Après son intervention, la présence turque s’est structurée en Tripolitaine, aux côtés du GNA, puis du Gouvernement d’unité nationale (GNU) dirigé par Abdelhamid Dbeibah. Ce soutien s’est traduit par la livraison d’armes et d’équipements, le déploiement de conseillers et l’installation de bases à Misrata, Mitiga et Al-Watiya.

Plusieurs accords visant à relancer les chantiers interrompus en 2011 ont été conclus et la Turquie s’est imposée comme l’un des principaux partenaires de la Libye.

Pour autant, cette implantation révèle aujourd’hui ses limites. Ankara n’a pas concrétisé toutes ses ambitions économiques, plusieurs contrats étant restés bloqués ou inachevés. L’instabilité chronique, les conflits réguliers entre factions locales à Tripoli, et la contestation du GNU par ses opposants contribuent à fragiliser cet ancrage.

 

La Cyrénaïque : un terrain d’opportunités économiques

Ainsi, la Turquie a cherché à réinvestir l’Est libyen où ses entreprises étaient déjà actives avant 2011, notamment dans les secteurs de la construction et de l’énergie.

La Cyrénaïque concentre l’essentiel des ressources pétrolières du pays : gisements du bassin de Syrte et terminaux du Croissant pétrolier. Cette région stratégique représente une source de diversification énergétique et des opportunités économiques pour la Turquie. Elle doit toutefois composer avec l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie, soutiens historiques du maréchal Haftar qui y défendent, à juste titre, leurs propres intérêts.

 

Le rapprochement avec le clan Haftar : un revirement stratégique

Cette ouverture vers un camp autrefois adversaire s’est traduite par une série de rencontres avec la famille Haftar. Après l’annonce de la réouverture du consulat général turc à Benghazi en 2024, l’ambassadeur de Turquie en Libye, Güven Begeç, basé à Tripoli, a rencontré Belgacem Haftar, l’un des fils du maréchal et directeur du fonds de reconstruction de l’Est, pour évoquer la reprise de projets de reconstruction et la coopération économique.

Le 22 octobre 2024, Saddam Haftar, fils du maréchal Khalifa Haftar et chef d’état-major des forces terrestres de l’Armée nationale libyenne (ANL), a rencontré à Istanbul le ministre de l’Intérieur du GNU, Imad Trabelsi, en marge du salon de défense SAHA Expo. Cette rencontre témoigne bien de la volonté d’Ankara de se positionner comme médiateur des deux camps libyens.

En avril 2025, Saddam Haftar a été reçu à Ankara par le ministre turc de la Défense nationale, Yaşar Güler, et le chef d’état-major des armées, le général d’armée Selçuk Bayraktaroğlu. Plusieurs projets d’envergure auraient été abordés tels que la coopération sécuritaire entre les deux pays, un projet d’implantation d’une base turque dans le Fezzan, région contrôlée par l’ANL, et l’hypothèse d’une unification de l’armée libyenne intégrant les forces de l’Est. Certaines sources évoquent également la vente d’armes et d’équipements par la Turquie à l’ANL, sans confirmation officielle.

 

L’enjeu de la ratification du mémorandum de 2019

En s’ouvrant à la Cyrénaïque, la Turquie espère obtenir la ratification du mémorandum maritime signé en novembre 2019, un des socles de la doctrine Mavi Vatan (Patrie bleue). Ce texte, hautement contesté, prévoit une délimitation des zones économiques exclusives turque et libyenne favorable à Ankara, mais il demeure sans portée juridique faute d’avoir été ratifié par la Chambre des représentants de Tobrouk.

Un revirement, consécutif au repositionnement turc, s’est toutefois opéré en juin 2025 lorsque cette chambre a créé une commission chargée de réexaminer l’accord. Une ratification du texte représenterait un succès diplomatique majeur pour Ankara qui verrait sa position en Méditerranée orientale renforcée, et pourrait mener des opérations d’exploration offshore, pour l’heure limitées au lancement d’études géologiques et sismiques.

 

Entre ambitions et contraintes

En dialoguant avec la Cyrénaïque tout en soutenant le GNU, Ankara adopte une posture d’équilibriste : élargir son champ d’action en Libye sans compromettre son ancrage à Tripoli. Cette stratégie s’avère fragile car elle dépend de la fragmentation politique libyenne et des évolutions internes du pays, ainsi que des rivalités régionales impliquant notamment l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite.

Une réunification de la Libye grâce à l’action de la Turquie renforcerait sa légitimité sur la scène régionale et son rôle clé sur l’ensemble du territoire. À l’inverse, si le conflit venait à s’intensifier, elle pourrait être contrainte de choisir un camp, au risque de compromettre son ancrage à l’Ouest et ses ambitions à l’Est.

La diplomatie turque remanie ses alliances selon les rapports de force et les évolutions régionales. Plusieurs évènements illustrent cette approche pragmatique : apaisement des relations avec l’Égypte dès 2021, réconciliation avec les Émirats arabes unis amorcée la même année et reprise du dialogue avec l’Arabie saoudite en 2022. Si la Turquie espère ainsi élargir ses marges de manœuvre afin de préserver ses intérêts, sa crédibilité risque toutefois d’être entachée si ses paris parfois risqués n’aboutissent pas.

Dernière mise à jour 22/01/2026

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