Contributions écrites des étudiants — 11 mai 2023

Les enjeux éthiques liés aux drones armés

Le drone armé : un « fiasco capacitaire » pour la France

En dépit de son statut de grande puissance militaire et son important complexe militaro-industriel en particulier dans le domaine aéronautique, la France accuse un retard très important sur le segment capacitaire des drones armés. Plus qu’un retard capacitaire, il s’agit également d’un retard doctrinal, car après avoir annoncé à plusieurs reprises que la France n’armerait pas ses drones, ce n’est qu’en 2019 que Paris a pris la décision d’armer ses drones de moyenne altitude et de longue endurance (MALE) Reaper de conception américaine. À titre de comparaison, l’armée américaine utilise des drones pour des engagements létaux depuis 2001. Face à cet accablant retard, un rapport parlementaire va jusqu’à parler de « fiasco capacitaire ». Trois explications apportent des éléments de réponse quant à ce criant retard français. L’usage américain tout d’abord a paralysé le débat autour des drones armés et a conduit à un retard dans son adoption par la France. Deuxièmement, bien que le drone armé ne s’oppose pas fondamentalement aux principes de l’éthique militaire et en particulier au droit des conflits armés, son rejet a priori se base sur nombres de fantasmes qu’il convient de dissiper. Enfin au-delà des idées fausses reçues sur le drone armé, son rejet s’inscrit dans les tensions liées à la robotisation de la guerre et en particulier au bouleversement de l’éthos guerrier traditionnel.

 

Comment l’usage américain a-t-il paralysé le débat autour des drones armés ?

On ne peut pas s’interroger sur le caractère éthique des drones armés sans mentionner l’usage intensif qu’en ont fait les États-Unis et qui a engendré une paralysie totale du débat autour de ces équipements. La CIA a massivement utilisé des drones armés dans le cadre de la fameuse « guerre contre le terrorisme » menée suite aux attentats du 11 septembre 2001. Nombre d’ouvrages et de témoignages ont décrié les drones armés en raison de leur utilisation en violation de la souveraineté territoriale des États survolés ou en raison du caractère extrajudiciaire de certaines éliminations.

Cette paralysie a contribué de manière déterminante à engendrer une confusion entre le caractère éthique des drones armés et le caractère éthique de la guerre dans laquelle ils étaient engagés. Pourtant, l’usage détourné ne condamne que son utilisateur et non l’outil lui-même. Il ne faut pas confondre la fin politique poursuivie qui peut être condamnable en soi (les éliminations extrajudiciaires) indépendamment de son instrument pratique : le drone armé. Une même politique aurait pu en effet être menée avec d’autres moyens, y compris des aéronefs habités.

 

Dissiper les fantasmes autour du drone armé qui voudraient en faire une arme contraire aux principes de l’éthique militaire

Cette paralysie de l’emploi américain est en fait révélateur des nombreux fantasmes qui voudraient faire du drone armé une arme totalement contraire aux principes de l’éthique militaire. L’éthique est certes une notion difficile à cerner, intimement liée à la notion de morale ce qui engendre de facto une importante subjectivité. Néanmoins, l’analyse du drone armé à la lumière d’une matrice presque universellement acceptée à l’échelle internationale, à savoir le droit des conflits armés, fournit de nombreux éléments de réponses quant à l’adéquation de cet équipement avec les principes de l’éthique militaire.

À titre d’exemple, les drones armés satisfont l’un des critères centraux du jus in bello à savoir le devoir de discrimination entre les non-combattants et les combattants. La permanence en vol du drone, la multiplicité de ses capteurs, les possibilités de raccourcissement de la chaine de commandement offertes par une retransmission en direct des images enregistrées sont autant d’atouts permettant d’offrir aux opérateurs de drones des capacités de discrimination bien supérieures à d’autres systèmes d’armes.

Cela étant dit, il convient d’étudier le drone armé avec plus de pragmatisme afin de dissiper nombre de fantasmes ayant conduit à leur rejet. Contrairement aux discours alarmants et dystopiques, non seulement le drone armé n’est pas une arme autonome, mais semi-automatique, et l’homme demeure au cœur de son engagement. De même, le pilote de drone depuis sa cabine de pilotage ne se contente pas d’abattre froidement des cibles à distance de sécurité à la manière d’un jeu vidéo et suit au contraire des règles d’engagement très précises.

 

Le débat éthique autour des drones armés comme révélateur des profonds questionnements autour de la place du soldat face au phénomène de robotisation de la guerre

Au-delà du rejet du drone armé lié aux conséquences de l’emploi américain et des fantasmes basés sur une profonde méconnaissance de cet équipement, les débats autour du caractère éthique de ce système d’arme vont bien au-delà d’une prétendue illégalité au regard des principes du droit des conflits armés.

Le drone armé s’inscrit dans une tendance de fond porteuse de nombreux bouleversements pour nos armées : la robotisation croissante de la guerre. En offrant au belligérant qui l’emploi la possibilité d’agir à distance de sécurité de sa cible, le drone armé bouleverse non seulement la manière de faire la guerre, mais plus fondamentalement l’agent même de la guerre à savoir le soldat. Que reste-t-il des valeurs comme le sacrifice, le courage et l’héroïsme quand le combattant emploie son armement à distance de sécurité de sa cible et qu’il se trouve hors d’attente du feu adverse ? Il est tout à fait significatif d’observer que nombre d’argumentaires visant à empêcher l’usage des drones sont en fait basés sur cette idée persistante que le corps à corps, le risque physique demeurent le principal étalon digne de la vertu du combattant et qu’y renoncer serait pervertir le Code de l’honneur du militaire. Dans un modèle de masculinité où la prise de risques et la mise en danger de sa propre vie sont valorisées, le pilote de drones trouve difficilement sa place au sein d’un éthos militaire traditionnel célébrant une forme de virilité sacrificielle. Pourtant, au-delà des apparences qui accordent une place souvent fantasmée à l’automatisation, la téléopération des drones est une fonction exigeante qui n’est pas exempte de tout risque en atteste la détection de syndrome de stress post-traumatique chez certains opérateurs. En ce sens, il est probable que le recours croissant à des technologies permettant d’éloigner le combattant du champ de bataille engendre une redéfinition de l’éthos guerrier traditionnel. Les notions de courage, de sacrifice ou encore d’héroïsme s’éloignent des formes traditionnelles qu’on leur connaissait, mais au contraire acquièrent une toute nouvelle dimension liée à l’éruption de cette nouvelle technologie.

Ce cas spécifique du drone armé nous rappelle ainsi qu’il convient de ne pas négliger l’impact déterminant des rites, traditions et valeurs partagées qui font toute la spécificité du métier des armes. Et pour cause, ces facteurs sont susceptibles d’influencer des décisions très concrètes à l’image de nos choix capacitaires.

Par Eugénie Davi, étudiante du parcours Défense, sécurité et gestion de crise, promotion 2023-24, apprentie Relations Institutions & Export Militaire chez Safran Electronics & Defense

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